16
mai
2015

Carte Blanche – Orienter la relance européenne: du vent dans les voiles!

Par Claude Rolin, député européen (CDH); Antoine de Borman, directeur du CEPESS (Centre d’études du CDH); Eugenia Bardaro, conseillère au CEPESS.

Carte blanche publiée sur www.lesoir.be le 15/05/2015

 

Le plan de relance des investissements appuyé par Jean-Claude Juncker lors de son arrivée à la présidence de la Commission est une initiative à saluer mais il comporte toutefois quelques bémols.

L’Europe souffre d’un déficit d’investissement. Depuis la crise financière de 2008, les investissements tant publics que privés sont restés anormalement bas dans l’Union européenne par rapport au niveau attendu. Le déficit est estimé à plus de 300 milliards d’euros, ce qui pénalise lourdement le potentiel de croissance sur le moyen et le long terme et grève depuis trop longtemps le redéploiement européen. Ce sont en effet les investissements réalisés aujourd’hui, tant par le secteur privé que par les autorités publiques, qui déterminent la capacité de faire croître les activités demain.

La nouvelle équipe de la Commission européenne semble avoir compris ce message. La relance des investissements fait désormais figure de priorité, comme en témoignent les discours du président de la Commission. Dès son entrée en fonction, Jean-Claude Juncker a annoncé le lancement d’un plan de relance des investissements. Ce plan vise à mobiliser les investisseurs privés au départ d’un budget identifié au niveau européen, misant sur un fort effet de levier. Dans le même temps, un appel a été adressé à tous les Etats membres afin que ces derniers proposent des projets susceptibles de bénéficier du Fonds européen pour les investissements stratégiques (EFSI) initié par la Commission européenne. Le moment est particulièrement propice à une telle initiative, compte tenu de la faiblesse des taux d’intérêt et des difficultés à relancer la machine économique.

La capacité de ce plan de relance des investissements – communément appelé « Plan Juncker » – à déclencher une nouvelle dynamique pour l’économie européenne est cependant sujette à caution. Si cette initiative est incontestablement positive et traduit avec ambition une nouvelle orientation, son impact risque d’être bien moindre qu’annoncé.

De l’effet de levier aux réalités

Attirer des investisseurs privés avec un ratio aussi important par rapport aux capitaux publics auxquels on recourt laisse rêveur. Beaucoup considèrent l’effet de levier annoncé comme trop optimiste. Ensuite, les capitaux mobilisés proviennent principalement de glissements au sein de budgets européens existants, qui visaient déjà le financement d’investissements. Le Plan Juncker déplace donc des enveloppes, au risque de freiner les initiatives en cours, et ce, sans amener d’argent public supplémentaire.

Plus encore, il convient de s’interroger sur les motivations d’une intervention publique en matière d’investissements. Celle-ci peut être liée à la frilosité des acteurs privés et à la nécessité de renouer la confiance. Elle peut aussi être justifiée par le fait que l’investissement n’est pas directement rentable (pensons, par exemple, à une liaison ferroviaire entre deux Etats qui nécessiterait des ouvrages d’art coûteux) mais entraîne un rendement beaucoup plus large et des retombées importantes. A ce stade, la volonté ferme de la Commission de rassembler des capitaux privés pour parvenir à ses objectifs concentre l’attention sur la rentabilité à court terme des projets, sans autre garantie sur les investissements. On regrettera le manque de vision à plus long terme de la rentabilité des projets.

Réaffirmer le leadership européen

La nécessité de relancer les investissements ne fait aucun doute. Mais il est indispensable de s’interroger sur le type d’investissements que l’on souhaite réaliser. Le choix des investissements nous projette en effet sur la nature du développement économique, social, environnemental, humain que nous souhaitons pour l’Europe.

Une telle relance des investissements n’a de sens que si elle intègre une vision stratégique plus large. Nous proposons que cette stratégie s’appuie sur trois piliers : les investissements, l’innovation (en particulier au travers de l’éducation et de la recherche) et la régulation du marché intérieur. Comme trois pièces d’un même rouage, la relance des investissements dans des secteurs clés doit s’appuyer sur une politique forte d’innovation capable de renforcer le leadership dans ces domaines à haute valeur ajoutée, tout en renforçant la contribution des acteurs privés par une plus grande harmonisation et régulation au niveau européen. Nous identifions trois secteurs clés : l’économie numérique, le transport et l’énergie. Trois secteurs dans lesquels l’Europe disposait d’une longueur d’avance avant d’être rattrapée progressivement puis dépassée par ses concurrents d’autres parties du monde.

L’économie numérique est essentielle, puisque l’imprégnation des nouvelles technologies dans les autres segments de l’économie en fait une source majeure d’amélioration de la productivité. Quant aux secteurs du transport et de l’énergie, ils constituent non seulement le noyau initial de la construction européenne, mais, surtout, sont déterminants pour le type de croissance souhaitée pour l’avenir, tant en Europe que dans le monde. Faire émerger l’Europe comme leader dans ces secteurs clés est donc un enjeu essentiel, tant pour l’avenir de l’économie que pour la qualité de vie des citoyens européens. Enfin, il faut que ces instruments européens naviguent dans le même sens, tant en ce qui concerne la politique monétaire et commerciale que budgétaire. La contrainte européenne de plus en plus forte sur les Etats membres en matière de monitoring budgétaire s’est avérée totalement contre-productive par rapport au soutien aux investissements. Il est indispensable de revoir l’application des normes comptables afin de distinguer non seulement les dépenses courantes des investissements, mais également pour identifier les investissements porteurs. La course de la relance a débuté. Ecartons les obstacles et faisons en sorte que l’Europe parte le vent dans le dos.

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